Installation d’un kiosque chinois sur le boulevard de Belleville, la Mairie de Paris accusée de favoriser l’appropriation communautariste de l’espace public

Paris, le 4 octobre 2019

Madame la Maire de Paris,

Nous avons découvert que les services de la Mairie de Paris avaient autorisé, dans des conditions qu’ils se refusent à nous préciser, l’installation d’un kiosque chinois sur le terre-plein du boulevard de Belleville situé dans le 11e arrondissement.

Si l’esthétique du kiosque n’est pas en cause et si le principe d’une installation d’inspiration chinoise dans l’espace public n’est pas en soi un problème, ce choix appelle de sérieuses réserves, compte tenu de la localisation choisie, de l’intention qu’il révèle et de ses conséquences sur la perception des habitants.

Nous regrettons d’abord que ce choix n’ait pas été soumis aux conseils de quartier Belleville Saint-Maur et Belleville, pourtant porteurs du projet de réaménagement du boulevard, lauréat du budget participatif. L’éviction des instances de démocratie locale des décisions relatives à l’aménagement du boulevard de Belleville nous semble d’autant moins acceptable que ce secteur est un quartier prioritaire de la politique de la ville et l’un des plus pauvres de Paris.

Par ailleurs, vous le savez, dans quartier comme le nôtre, la cohabitation entre communautés est parfois délicate. Aussi, nous restons particulièrement attentifs à la neutralité des aménagements et du mobilier urbains, pour que personne ne se sente exclu. Préserver cet espace commun de liberté est d’autant plus important dans un contexte de développement des commerces communautaires ou hauts de gamme et donc inaccessibles.

L’installation de ce kiosque chinois va, selon-nous, à l’encontre de ces principes de bon sens. Ce projet est extrêmement mal accueilli par de nombreux habitants, qui y voient une appropriation  culturelle de l’espace public.

Ce choix est en outre en complet décalage avec la réalité de la diversité des habitants du quartier Belleville Saint-Maur, dont les ressortissants chinois ne représentent au mieux que 3% de sa population.

On nous objectera que des commerces chinois, qui ont remplacé ces dernières années des commerces généralistes dans les rues Louis Bonnet et de La Présentation, sont eux très présents. Mais cela fait-il pour autant de notre quartier un quartier « chinois » ? En quoi cette situation, qui doit être regardée pour ce qu’elle est, c’est-à-dire un fait, devrait-elle être particulièrement célébrée par l’installation pérenne d’un kiosque chinois sur l’espace public ?

Que les devantures des commerces soient sinisées, cela relève d’une affaire privée et cela s’inscrit dans le prolongement de la liberté de commerce et d’industrie. Nous y sommes très attachés.

Il en va toutefois différemment quand il s’agit du domaine public. Ce kiosque est perçu par beaucoup que comme une extension de la « domination »  économique des commerçants chinois sur le domaine public. Ce n’est probablement pas l’intention de ses propriétaires (qui peuvent d’ailleurs ne pas être chinois !), mais on ne peut ignorer cette perception et nous nous étonnons que la femme de gauche que vous êtes participe à l’intensification de cette domination sur l’espace public.

La communauté chinoise est « accusée » de racheter tous les commerces. Pour notre part, nous saluons cet esprit d’entreprise. Mais encourir le risque de voir cette communauté « accusée » d’acheter à présent aussi l’espace public, nous paraît irresponsable et cela la desservirait.

Au-delà, nous nous interrogeons sur les prochaines étapes de la segmentation culturelle de l’espace public de notre quartier que les services de la ville de Paris entendent conduire.

Va-t-on peindre les trottoirs du boulevard de Belleville aux couleurs de la Tunisie à Couronnes, haut lieu du commerce tunisien ? Va-t-on construire un kiosque aux couleurs du Mali ou du Sénégal, place Alphonse Allais ? Va-t-on témoigner de l’importance du rôle de la communauté Kabyle dans l’histoire de notre quartier, par un ouvrage dédié place Jean Ferrat à Ménilmontant ?

Les ressortissants de ces communautés, présents en nombre dans le quartier, participent pleinement à son dynamisme et à sa vie commerciale et culturelle. Ils seraient au moins aussi légitimes que la communauté chinoise à marquer l’espace public du 11e arrondissement de leur culture d’origine et cela les valoriserait.

De telles initiatives seraient à nos yeux sympathiques, en tant qu’elles traiteraient toutes les cultures d’origine de la même manière. Mais on voit aussi à quelle surenchère cela peut conduire, au détriment du vivre-ensemble.

S’il ne s’agissait ici que d’apporter un témoignage exotique de la culture chinoise, nous n’y serions, pour notre part, pas opposés. Mais l’on voit bien que ce choix de localisation (alors que bien d’autres lieux étaient envisageables) obéit à une volonté de délimitation communautaire de l’espace public et en cela, il est, à nos yeux, condamnable. 

Compte tenu de ces éléments, nous avons l’honneur de solliciter de votre part le déplacement de ce kiosque chinois dans un autre lieu du 11e arrondissement où il pourrait ravir les habitants et être apprécié pour ses qualités esthétiques, sans être porteur de division et d’incompréhension.

Nous vous prions d’agréer, Madame la Maire, notre plus haute considération.

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Une réflexion au sujet de « Installation d’un kiosque chinois sur le boulevard de Belleville, la Mairie de Paris accusée de favoriser l’appropriation communautariste de l’espace public »

  1. Vincent Despagnet

    Bonjour, merci au CQ St Maur Belleville, dont je partage et l’avis et les arguments avancés. Il aurait semblé logique d’implanter un kiosque standard ville de Paris qui aurait été en harmonie avec le reste du mobilier urbain. C’est faire en effet peu de cas des riverains qui sont quand même les premiers concernés me semble-t-il

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