Une œuvre majeure de l’art urbain rue Oberkampf menacée de disparition

Plusieurs riverains ont alerté le Conseil de quartier sur l’état de délabrement de la fresque la Fresque dite « Télémaqueland » de l’artiste Franco-haïtien Hervé Télémaque, réalisée au n°130-132 rue Oberkampf  à l’angle avec l’avenue Jean Aicard.

Cette immense fresque fait partie intégrante d’un projet « les murs de l’an 2000 » de la ville de Paris qui visait à faire réaliser des fresques par des artistes peintres réputés ou sur la base d’une maquette réalisée par ceux-ci sur les façades des immeubles parisiens. Il s’agissait alors de transformer les murs de la ville en musée de peinture urbaine, à la portée des habitants et des passants.

Onze  autres œuvres ont été réalisées par autant de grands peintres : rue du Colonel-Driant (Ier) : des silhouettes symboliques dans un espace géométrique. Place Goldoni (IIe) : un jardin exotique peuplé de chats et d’oiseaux aux couleurs vives. Rue des Haudriettes (IIIe) : un Don Quichotte dans sa bibliothèque. Rue Descartes (Ve) : un arbre symbolique. Rue de Seine (VIe) : une image lumineuse à admirer de nuit. Rue de Mogador (IXe) : une peinture en trompe l’œil.

“L’Arbre bleu” de Pierre Alechinsky, rue Descartes. Un des 12 murs peints de l’an 2000.

Rue de Bercy (XIIe) : un bateau échoué sur la grève. Rue Damesme (XIIIe) : un panneau trivision à images alternatives. Rue d’Alleray (XVe) : une farandole d’enfants des quatre coins du monde. Rue des Dames (XVIIe) : un pastiche de publicités des anciennes revues de mode. Rue de l’Evangile et rue de la Madone (XVIIIe) : de grands serpentins devant le jardin d’une maternelle.

Alors naturellement cette fresque rue Oberkampf n’a pas que des fans. Elle fait toutefois partie intégrante de l’identité de notre quartier populaire où l’art et le beau sont très largement absents. C’est également une véritable fierté pour ses habitants, car peu de quartiers à Paris peuvent s’enorgueillir de compter sur leur territoire une œuvre d’un des artistes majeurs du XXe siècle, célébré aussi bien par les galeries les plus prestigieuses que par le Centre Georges Pompidou.

C’est dans ce contexte que le Conseil de quartier Belleville Saint-Maur (Commission Cadre de vie) a saisi la Mairie du 11e arrondissement d’une demande de rénovation.  Et là, ce fut la douche froide.

Martine Debieuvre, adjointe à la culture dans le 11e a ainsi fait part du refus du Cabinet de Bruno Juliard (à l’époque) de procéder à cette rénovation, dont le coût serait trop élevé (250.000€).

Cette décision a été confirmée oralement par François Vauglin, Maire du 11e arrondissement en juin dernier, arguant notamment que le mur qui sert de support à cette œuvre est privé et qu’il appartient à la copropriété d’en assurer l’entretien.

Ces arguments ne tiennent pas.

“La Terre”, une fresque signée Hervé Di Rosa, rue d’Alleray. Un autre exemple des 12 murs peints de l’an 2000

Il faut rappeler ici qu’à l’origine, ces 12 fresques avaient financées à la demande de la Mairie de Paris, par l’annonceur Clearchannel (qui s’appelait DAUPHIN à l’époque), dans le cadre de la convention conclue avec la Mairie de Paris. Toutefois, en 2000, cette convention avait été revue, la Mairie de Paris décidant d’en reprendre, selon ses termes, la responsabilité du financement. Ainsi lors de la séance du Conseil de Paris de mars 2000, l’Exécutif explique que “ jusqu’à présent, la politique de la ville en matière de murs peints a été liée à une subvention de la société Dauphin qui prenait en charge un certain nombre de murs peints pendant la durée de son contrat. Nous avons augmenté la redevance au budget de la Ville, mais maintenant, ce sera le budget de la Ville qui déterminera la politique des murs peints.”

Par ailleurs, l’entretien de cette fresque coûterait 250.000€ tous les 20 ans. Cela représente un coût de 12.500€ par an pour favoriser la culture dans un quartier de 30.000 habitants. Cet effort financier -très modeste- serait par exemple nettement inférieur au montant de la subvention annuelle allouée à l’association le M.U.R. (17.000€) pour des projets d’habillage éphémère d’un mur, place verte.

Ce n’est par ailleurs pas faire insulte aux artistes qui collaborent à ce projet du M.U.R. que de dire que la fresque de Hervé Télémaque est un objet artistique autrement plus intéressant et important pour le quartier, ne serait-ce que par son ampleur.

Une négation inadmissible de la contribution des artistes issus de l’immigration au patrimoine culturel parisien.

Un autre exemple avec une fresque de William Mackendree à l’angle de la rue des Dames et de la rue Biot, dans le 17e.

La décision de la Mairie de Paris pose également un problème de fond. A choisir, ne serait-il pas plus pertinent d’entretenir le patrimoine artistique existant, plutôt que de multiplier des œuvres éphémères dans le 11e arrondissement ? Il est vrai qu’il est plus intéressant pour les élus d’inaugurer tous les 6 mois une nouvelle œuvre temporaire, que d’assurer tous les 20 ans, l’entretien normal d’une œuvre pérenne.

Pour nous, il s’agit d’abord d’une question de volonté politique. Si la Mairie de Paris ne rénove pas cette fresque ce n’est pas parce qu’elle ne le pourrait pas, mais parce qu’elle ne le veut pas.

En effet, quand on voit l’énergie et les centaines de milliers d’euros que la Maire de Paris déverse pour valoriser son projet de « Berges de seine », en faisant réaliser une fresque géante en un temps record, on ne peut pas ne pas s’interroger sur les priorités en matière de culture dans l’espace public et sur les inégalités entre le centre de Paris touristique et les quartiers populaires relégués en périphérie.

Ne pas rénover cette fresque, alors que la Mairie de Paris n’a rien fait pour la protéger des incivilités depuis 20 ans, constituerait un précédant dangereux. Rappelons qu’en tout, 12 murs peints étaient concernés par ce projet. Doit-on admettre qu’aucun ne sera entretenu et qu’ils sont tous voués à la disparition ? 

Il convient également de rappeler que ce projet des 12 murs peints de l’an 2000 a vu le jour sous la majorité précédente, avant l’arrivée de Bertrand DELANOE à l’hôtel de ville. Si cette fresque avait été réalisée par l’actuelle majorité, l’aurait-elle laissée mourir ? Honnêtement on peut en douter. Il s’agit ici au travers de cette décision de liquider l’héritage de la droite.

Enfin, dans une ville qui se veut une « ville monde », la destruction de cette fresque constituerait une négation inadmissible de la contribution des artistes issus de l’immigration au patrimoine culturel parisien.

Un contact va d’ailleurs être pris avec les services de l’ambassade de Haïti pour voir quelle action peut être conduite pour sensibiliser les pouvoirs publics français à la préservation de ce symbole.

Le Combat ne fait que commencer.

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